064. Quand le métro parisien devient une structure d’accueil, une position ambigüe

étudiantes : Pauline Hedricour, Amal Kala, Emelyne Laclef
enseignants : Cristina Rossi, Richard Sabatier
// Troisième année

Les statistiques montrent qu’il y aurait 800 000 sans-abri en France, dont quasiment 10 000 à Paris. Un problème qu’on croise sur les trottoirs, dans les transports en commun, dans les pages des journaux et sur les écrans des télévisions. En quelque sorte la question des SDF est un concentré d’une part des problèmes sociaux et d’autre part de l’évolution des politiques publiques.
Chaque jour le réseau RATP voit passer des millions de voyageurs. Au milieu de ce flux, des centaines de personnes en rupture avec la société, ce sont ces SDF qui trouvent refuge dans les gares qui ne sont pas adaptées pour les accueillir. Les gares affirment désormais leur centralité, au cœur de la ville et des réseaux de transports, et leur rôle dans la rationalisation des temps de la mobilité. En effet, ces personnes sans-abri trouvent ces structures souterraines facilement accessibles, des possibilités de refuge sécurisé, de rencontres, de liens, d’accès à certains services, et de pratique de la mendicité aux alentours. Comment alors la présence de ces sans-abri est appréhendée dans ces lieux de la mobilité et de la consommation ?
Entre des politiques sécuritaires et de rejet, et des politiques sociales et d’accompagnement, des réponses s’expérimentent dans nos trajets quotidiens dans le réseau Francilien. Elles soulignent des ambiguïtés de politiques face à la problématique du sans abrisme.

[…] Lieu de centralité, facile d’accès, ouvert sur la ville, offrant une diversité de services, le réseau RATP attire et abrite une large diversité de publics. Aussi, on assiste à une diversification des comportements. Cependant, ces derniers restent liés à des pratiques de déplacement, de consommation, de service et de loisir normées. Ce réseau entre dans une certaine porosité avec l’espace public, mais il n’est pas voulu et pensé comme tel, à l’instar d’une place ou d’une rue. Il s’inscrit dans une logique de rationalisation du rôle de ce réseau.
[…] Parce qu’il est différent, le SDF fait peur, et parce qu’il renvoie l’image d’une société défaillante, incapable d’enrayer la pauvreté et l’exclusion alors qu’elle se revendique civilisée. De plus, les problèmes d’hygiène, les comportements sous l’emprise d’addictions, et de violence au sein de la population errante suscitent également des réactions de rejet. Dans un tel contexte, les pratiques liées au sans abrisme apparaissent en opposition aux comportements attendus et la présence en gare des personnes SDF s’accorde difficilement avec une politique de mise en valeur des lieux. Les personnes sans–abri vivent dans la contrainte d’occuper l’espace public et de surmonter l’incommensurable fatigue de la survie. Dans un tel contexte, la réseau RATP représente un véritable lieu ressource : ce n’est pas seulement l’absence de toit ou d’abri mais aussi la privation d’espace privé, avec pour corollaire une sorte de condamnation à fréquenter l’espace public. Ils concentrent leur attention sur les activités qui permettent de « vivre de la rue », c’est-à-dire les pratiques de vente (journaux, objets fabriqués ou récupérés), de récupération et de mendicité, ainsi que sur la recherche d’abri. C’est à partir de cet incessant objectif qu’ils s’approprient la ville et qu’ils tentent de se construire une sorte d’espace domestique dans l’espace public.

La définition de politiques et de dispositifs de prise en compte des personnes sans-abri au réseau RATP se situe à l’intersection entre l’enjeu d’aider les personnes et celui de limiter le phénomène du sans abrisme. D’un minimum d’accueil et d’orientation, jusqu’à inscrire le sujet dans les politiques de qualité et dans les pratiques de certification des gares et dédier des espaces et des services aux personnes sans–abri, toute une gamme de politiques peut s’envisager en fonction des contextes et des acteurs en présence. Il semble que l’on soit dans un interstice, entre une volonté de solidarité envers des personnes en grande difficulté et une incapacité à réellement vouloir endiguer ce phénomène, entre honte et peur, entre malaise et compassion, entre aide et rejet. Et finalement, est-ce bien surprenant ?
En réalité, le réseau ferroviaire contemporain n’est que le reflet de la société, et notamment de la manière dont nous concevons la ville. Cette question semble noyée dans la problématique complexe de la pauvreté en général et dans la question du mal–logement en particulier. Or, même si tous les errants dans le réseau ne sont pas des personnes sans–abri, une politique spécifique de leur prise en compte se révèle indispensable.

 

Statistics show that there may be 800,000 homeless people in France, of which approximately 10,000 are in Paris. It’s a problem that we encounter on sidewalks, in public transport, in newspapers and on television. The issue of homelessness is a mix of social problems and the evolution of public politics.
Every day millions of travellers use the suburban train network. In this crowd are hundreds of people who are no longer part of society; these are the homeless who find refuge in stations that are not suitable as shelters. Train stations assert their centrality at the heart of the city and public transport, and in their role of rationalising travel time. As such, these underground structures are easily accessible to the homeless and provide opportunities for safe shelter, exchange, socialising, access to certain services, and begging. How then is the presence of the homeless viewed in these places of mobility and consumerism?
Between security, rejection, social, and support policies, answers are provided on our daily trips through the regional train network. They emphasize the ambiguity of the response to the problem of homelessness.

[…] Central, easily accessible, and offering a variety of services, the RATP network attracts and shelters a wide range of users. This means diverse behaviour though these practices are related to standardised travel, consumerism, service and leisure. This network is more or less open to public space, but it is not designed as such, like a plaza or a street might be. It is part of the network’s role to rationalize traffic.
[…] The homeless can be threatening because they are different and because they reflect the image of a failing society that claims to be civilised but is unable to eradicate poverty and exclusion. Hygiene issues, behaviour under the influence of addiction, and violence in this mobile population also elicit negative reactions. In such a context, the conduct of the homeless is contrary to expected behaviour and their presence in stations therefore diminishes their quality. They live in public space and have to overcome the immeasurable stress of survival. The RATP network is a place where they can recharge their batteries: it is not merely the absence of roof or shelter but also the lack of privacy as they are forced to inhabit public space. They focus their attention on activities that allow them to « live off the street », such as selling newspapers or other objects, recycling, and begging, as well as looking for shelter. This incessant goal leads them to take ownership of the city and attempt to build a kind of domestic space in the public sphere.

The policies and measures to deal with the homeless in train stations lie somewhere between the challenge of helping people and that of limiting the issue of homelessness. From minimal welcome spaces and orientation to making the subject central to the design of stations, to creating dedicated spaces and services for the homeless, a range of policies can be considered depending on the context and players. It seems that we are in limbo between a desire for solidarity with people in great difficulty and an inability to really curb this phenomenon, between shame and fear, between discomfort and compassion, between help and rejection. But really, is that so surprising?
In reality, the modern railway network is but a reflection of society, namely the way cities are planned. This question seems to be at the heart of the complex problem of poverty in general and the issue of inadequate housing in particular. But even if all of the people floating around train stations aren’t homeless, implementing a specific policy targeting them is essential.

 

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