059. Les paysages d’Hitchcock

étudiante : Lucile Barrière
enseignants : Vincent Jacques, Sophie Fesdjian, Pierre Gaudin
// Troisième année

Chez Hitchcock, le processus paysager en tant que soutien dramaturgique résulte d’une image attendue par le spectateur. Manier cette attente et la diriger dans l’ombre par les décors, et donc la mise en scène et les ambiances, sert à rendre la scène plus expressive et ainsi à optimiser la vraisemblance d’une prise de vue aux yeux du public. Hitchcock va moduler les décors paysagers au fil de ses histoires, entre réel et étrangeté, pour accentuer le drame. Cela va révéler respectivement un caractère harmonieux, équilibré, structuré, ou bien des attributs menaçants et de perdition. Hitchcock joue ainsi avec le processus que Freud appelle « inquiétante étrangeté », en travaillant sur l’angoisse naissant de la familiarité et de l’attente des spectateurs vis à vis de l’histoire. Il donne ainsi une vision entière et saisissante de ses films. Ce qu’il montre résulte de choix. En partant de certains faits visant à traduire la réalité, il dépasse la vérité à la recherche de la vraisemblance qui guidera le scénario durant tout le film.
Dans Vertigo (Sueurs Froides), le paysage du Golden Gate Bridge est bien connu des spectateurs. L’ambiance est calme. L’actrice Kim Novak jette des fleurs à l’eau, on ne sait pas pourquoi, ce qui rend la scène mystérieuse. C’est donc sans trop de stupeur qu’on la voit se jeter d’elle-même dans le détroit du Golden Gate. Autre exemple dans Psycho (Psychose), où Janet Leigh interprète Marion Crane en fuite. Il fait nuit noire, et la pluie est forte – trop forte pour être réelle, ce qui accentue la pression ressentie par le personnage qui choisit de quitter la route pour se reposer dans un motel à l’apparence banale aux USA. Quitter une route bien tracée et beaucoup utilisée équivaut à rencontrer un obstacle dans une aventure. Le public s’attend donc à ce que quelque chose d’anormal arrive.

Bien que n’étant pas un thème principal des films d’Hitchcock, le paysage y apparaît sous différentes formes. Il est avant tout un soutien dramaturgique, un élément invisible ancrant l’histoire dans l’illusion de la réalité, pour rendre l’action vraisemblable aux yeux du public, qui pourra se projeter dans le film. Ce thème est également porteur d’appréhensions socio-culturelles partagées de manière assez générale par le public. C’est pourquoi, en comprenant et manipulant ces peurs, Hitchcock a su toucher une large cible. Il joue entre les images attendues du spectateur pour graduer ses sensations, et les moduler pour les faire basculer dans le domaine du mystère. Ces allers-retours entre réalité et étrangeté sont parfaitement maîtrisés et accentués grâce au médium qu’est le paysage : le support de l’action. Dans Psycho, par exemple, il participe même au crime quand le marais qui engloutit la voiture et fait disparaître le corps de la victime et ses affaires.
Mais parler de paysage c’est aussi parler de déplacement. Les films d’Hitchcock sont comme des voyages, ils se parcourent tous d’une certaine façon. Définir un paysage, c’est identifier des lieux spécifiques, que l’on peut relier entre eux, ou les éloigner des uns des autres, en fonction des besoins du scénario. Le cinéaste, et graphiste de formation, savait faire communiquer les formes de ses paysages, qu’ils servent de fond, ou prennent part à l’action. On peut dire que les images parlent d’elles-mêmes, et dialoguent avec l’inconscient des spectateurs. Elles créent de véritables dynamiques visuelles, des ruptures ou bien des enchaînements formels.
Les décors paysagers Hitchcockiens sont de véritables tableaux expressifs. Il n’est d’ailleurs pas étonnant de trouver des similitudes entre ces compositions que l’on peut qualifier de picturales, avec le domaine de la peinture. Il est connu qu’Hitchcock s’est grandement inspiré du tableau du peintre Edward Hopper La Maison Au Bord de la Voie Ferrée (1925), pour réaliser la maison de Pshycho. Ou bien trouver des similitudes graphiques avec Rothko, et traiter le paysage de manière formelle comme Malévitch…

 

In his films, Hitchcock uses scenery to enhance a scene’s dramatic nature. Manipulating landscape backdrops and atmospheres helps to make scenes more expressive and thus increase their credibility. Hitchcock adapts the scenery in his films, using the realistic and the odd to accentuate the drama. This creates a balanced, structured, peaceful environment or on the contrary, reveals threatening and destructive attributes. Hitchcock also plays with a process that Freud called « the uncanny » (the uncomfortably strange), playing on the anxiety that comes from the familiar and where the audience expects the story to go. What is shown is the result of the choices that he makes. Starting with fact to transmit reality, he then goes beyond the truth but ensures that the scenario remain believable.
In Vertigo, the Golden Gate Bridge backdrop is well known to viewers. The atmosphere is calm. Actress Kim Novak throws flowers into the water for a reason we don’t know, making the scene rather mysterious. It is therefore without much amazement that we watch her throw herself into the Golden Gate Strait. Another example is Psycho in which Janet Leigh plays a fleeing Marion Crane. The night is dark, and the rain is heavy – too heavy to be real, increasing the pressure felt by the character, who then chooses to get off the road to rest in an ordinary American motel. Leaving a well-marked and widely-used road used means facing an obstacle in an adventure. The public will therefore expect something abnormal to happen.

Although it isn’t a main theme of Hitchcock films, the landscape appears in different ways. It is primarily a means of conveying drama and atmosphere, an invisible element anchoring a story to the illusion of reality, to make the action appear plausible to the public. This theme also conveys general socio-cultural issues. That is how by understanding and manipulating these fears, Hitchcock was able to reach a wide public. He uses common images to play with sensations, adjusting them so they become a part of the mystery. Thus he goes back and forth between reality and strangeness, perfectly controlled and accentuated through the landscape in order to support the action. In Psycho, for example, it even takes part in the crime when the swamp swallows the car, making the victim’s body and its belongings disappear.
Landscape also means movement. Hitchcock’s films are like travels, they are to be apprehended in a certain way. To define a landscape is to identify specific locations that can be connected or far part, depending on the demands of the scenario. The filmmaker, trained as a graphic designer, knew how to make scenery communicate, whether as backgrounds or actively partaking in the action. We can say that the images speak for themselves, and interact with the spectators’ subconscious. They create visual dynamics, breaking up or tying scenes together.
Hitchcock’s landscaped scenery is like a series of expressive paintings. It is easy to find similarities between these compositions that can be described as pictorial, and the field of painting. It is a well-known fact that Hitchcock used Edward Hopper’s painting House at the Edge of the Railroad (1925) as inspiration in imagining the house in Psycho. There are graphic similarities with Rothko, and formal landscapes reminiscent of Malevich…

 

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