056. Moments de rue : une expérience microsociologique de Cergy-Pontoise

étudiante : Matthieu Ranson
enseignants : Maud Leonhardt Santini, Pierre Gaudin
// Master

« Situation sociale : espace-temps défini conventionnellement où deux personnes ou plus sont coprésentes ou communiquent et contrôlent mutuellement leurs apparences, leur langage corporel et leurs activités. »1

Être rue. Comment devenir l’espace public ? Comment comprendre la rue, et avec elle la ville et la société dont elle est le reflet ? Quelle expérience en avoir pour y parvenir ?

Walter Benjamin est certainement le plus illustre connaisseur de la grande ville et de ses mutations ; il consacra sa vie à l’étude des « capitales de la modernité »2 qu’étaient Berlin puis Paris au XIXe siècle. Fameux flâneur, il déambulait nuit et jour dans les rues de ces villes, à la recherche de l’insolite dans des lieux qui lui étaient plus familiers qu’à quiconque. Benjamin considère la ville comme un livre, et s’efforce d’apprendre à en lire l’ensemble des signes, et particulièrement les plus discrets, qui selon lui sont les plus aptes à contenir ou à refléter la perfection. De ces rapports infinis entre corps urbains et corps humains, entre constructions et attitudes, Benjamin cherche en les soulignant à se défaire de sa propre « marchandisation ». Car l’essentiel de sa théorie est là, dans ces interdépendances entre corps urbains construits à l’image des individus, et individus réduits au statut de marchandises dans cette grande usine qu’est la ville. C’est en cela que la ville le passionne et l’intrigue, mais l’effraie aussi par sa force influentielle.

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La marche, entendue à la fois comme pratique et étude de la ville, à la manière de la dérive situationniste, donne donc à voir et à analyser des pratiques sociales quotidiennes, contenues dans un espace-temps bien défini. Ces pratiques, qu’elles soient paroles, gestes, rictus ou attitudes générales, sont régies à la fois par l’environnement qui sert de cadre à chaque situation, et par les individualités mises en cause. Le récit de ces deux expériences de Cergy souligne les rythmes différents de la ville, au cours d’une même promenade d’une part, et d’une promenade à l’autre d’autre part. Ce rythme est régulé par la fréquence plus ou moins grande de ces situations sociales, et donc plus généralement par la densité du flux piéton. Le rythme du récit lui-même varie avec lui : en l’absence d’acteurs, une description ralentie du cadre est privilégiée naturellement ; puis l’intensité d’une situation, voire le cumul de plusieurs, le ravive.

Cet essai n’a donc pas la prétention de faire ressortir les grandes vérités de la société contemporaine, mais davantage de mettre en lumière le poids de ces situations sociales dans la grande balance de l’écologie urbaine. Une ville plus écologique agirait alors comme catalyseur de ces situations. On comprend donc pourquoi la notion d’accessibilité de l’espace public est aujourd’hui au cœur des réflexions sur la ville : il semble que les formes urbaines et suburbaines, qui résultent de l’hégémonie totale du système capitaliste, excluent le piéton et avec lui les situations sociales qui régissent pourtant cette valeur écologique de la ville. Redonner l’espace public au piéton, le penser à son échelle, pour lui, l’inclure à nouveau dans le rythme de sa ville, afin qu’il puisse jouir, comme au siècle de Baudelaire, d’expériences fortuites, imprévisibles, éphémères, qui amélioreront la qualité de la vie quotidienne, tel est l’enjeu de la politique urbaine des années à venir ; laisser libre cours à la marche, et, avec elle, à l’esprit, pour que l’être urbain vive à nouveau en tant que tel et se détache de son statut de marchandise figurative, de consommateur hébété, conditionné par un système qui l’a géométrisé pour mieux le contrôler. Et qu’il puisse, enfin, être rue.

 

« Social Situation: space-time defined conventionally where two or more people are present or communicate and mutually control their appearance, body language and activities. »1

To be the street. How to become public space? How to understand the street, and with it the city and society that is mirrors? What must we experience to get there?

Walter Benjamin is most knowledgeable on large cities and their evolution: he spent his life studying the « capitals of modernity »2 that were Berlin then Paris in the 19th century. Known for his long walks, he wandered these cities day and night seeking anything unusual in the places that he was so familiar with. Benjamin saw the city like a book, and tried to learn its signs, namely its more discreet ones, which according to him were more likely to contain or reflect perfection. Benjamin sought to highlight these infinite relationships between human body and city, between construction and behaviour, in order to undo his own “marketing”. His core theory was contained in the interdependence between urban bodies built to reflect individuals, and individuals reduced to a status of merchandise in this great factory that is the city. That is why he was passionate and intrigued by the city, but also afraid of its influential power.
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Walking, both as practice and study of the city, like a moving situation, helps analyse daily social practices contained in a precise space and time. These practices, whether words, gestures, reactions or general attitudes, are governed both by the environment which becomes context to each situation, and by the individuals involved. The story of these two Cergy promenades highlights the different paces of the city. This pace depends on the frequency of social situations, and more generally on the amount of pedestrian traffic. The story itself evolves with it: without players, we naturally favour a slow-motion description of the context; then the intensity of a situation or the accumulation of several, gets it going again.

This essay does not pretend to expose the great truths of contemporary society, but rather to point out the weight of these social situations in the great balance of urban ecology. A more ecological city would act as a catalyst of these situations. We therefore understand why the idea of accessible public space is at the heart of planning: it seems that urban and suburban forms, the result of the total hegemony of capitalist society, exclude the pedestrian and the social situations that govern the ecological city. To give public space back to the pedestrian, to design it at his scale, for him, to include him in his city, so that he can enjoy random, unplanned, ephemeral experiences which improve the quality of daily life; this is the challenge for future urban policy; to let people roam and dream, so that the urban being may live again as such and escape his role of figurative merchandise, of mindless consumer, conditioned by a system that has made him part of its geometry in order to better control him. And so that he may, finally, be the street.

 

M1_Matthieu_RANSON