033. Calcium et parrafine

enseignants : Anne Frémy, Yann Macbeth
étudiante : Laure Ousaci
// Troisième année

Spectres

Dehors, ça passe d’un état à un autre. La nuit s’invite à pas de velours et les lampadaires guettent, tous au garde à vous. Les ombres s’allongent et talonnent les corps qui se pressent, visages pâles, chacun son fantôme glissant sur les murs. Le vent s’est levé, et le froid transperce les manteaux jusqu’aux os. Alors, on pousse la porte qui tinte joyeusement, et puis soudain, on prend son temps. Soupirs aux yeux cernés. Craquements de phalanges sur le comptoir. La première gorgée coule et le temps s’agenouille au café-bar. Les langues se délient, pendant que tout au fond, le vieil homme trinque avec les morts. Tel un chat paresseux aux yeux humides, on distingue ses traits durs quand la lumière danse. Il semble lécher ses plaies, lentement, réchauffé par l’alcool. Cela fait des heures qu’il est prostré là sur son tabouret, bercé par le ronron des discussions et des va-et-vient, malgré la porte qui clinque et les éclats de voix. La tête dodeline, les lèvres remuent et murmurent des histoires qui s’évanouissent dans les vapeurs. Statue de cire que les femmes frôlent de leurs épaules nues, que les hommes bousculent en s’excusant. Et le coude se lève à nouveau, infatigable, le liquide s’évapore et les verres vides se tiennent compagnie.Peu à peu, le regard du vieillard se voile alors qu’il entame les négociations pour un petit dernier en raclant le fond de ses poches. La conscience vacille, et puis se seront les spasmes,les coups de gueule du patron, ça résonne dans le vide de la salle comme des malédictions. Clignement de paupières sur le trottoir. Le vieux s’éloigne en titubant, le bleu de ses yeux brûlé par la clarté. Comment différencier le petit jour du crépuscule ? Là-haut, les oiseaux se moquent, bien accrochés aux sommets des arbres aux branches dénudées.

Spectres

Outside, one stage is turning into another. The night creeps up quietly and the streetlamps keep vigil. Shadows lengthen and pursue the hurrying crowd, their faces pale, each with a ghost gliding over the walls. The wind has picked up and the wind chills to the bone. Then a door is opened with a merry tinkling, and suddenly time expands.
Sighs from under dark-ringed eyes. Knuckles cracking on the bar. A first sip and time stops at the café-bar. Tongues wag while the old man at the back drinks with the dead. Like a lazy misty-eyed cat, the hard lines of his face can be seen when the light dances. He seems to lick his wounds, slowly, warmed by the alcohol. He has been hunched on his stool for hours, lulled by the hum of discussions and comings and goings, despite the clinking door and bursts of laughter. His head rolls, his lips move and murmur stories that get lost in the haze.
A wax statue that women graze with bare shoulders, that men jostle apologetically. And the elbow is raised again, tirelessly, the liquid disappears and the empty glasses keep each other company. Slowly the old man’s eyes become veiled as he starts negotiating a last order, digging into his pockets. Consciousness wavers followed by spasms, the owner starts to shout, his voice echoing through the room like a curse. Then the old man stands blinking on the footpath.
He weaves away, blue eyes burnt by clarity. How is twilight different from dawn? The birds laugh from above, perched on the leafless branches of the trees.
1

C’était l’été

Les chaussures en cuir, le jean usé, la roue tourne.
Trainer dans les pires troquets d’Amsterdam, entendre le
crissement des roues d’une mobylette, se bruler la rétine. Remplir le
cendrier, boire son vin blanc à la bouteille. Pieds nus dans la
poussière, l’eau et ses reflets. Les fruits gorgés de soleil,
les sardines en boite et le poulet fermier au couteau suisse.
A califourchon sur une branche, faire les jumelles avec ses
doigts. Aveuglée par les oiseaux. Prendre la couleur, l’étaler sur
les murs, partir en courant. Rire en coeur. Rouler dans la paille,
cailloux coulants, la plage. Ricochais.
Ricocher. Prendre le bus, tout au fond. Une bague en or, cassetoi.
Les hurlements des gamins, leur pas sur les pavés. Les canines
en sang. Au revoir. Les marches qui grincent, on monte au
grenier. Marie Jeanne. Le gâteau au four. Les premiers rayons.
La lessive qui sèche. Le son du clocher. Midi. Le vieux livre, le
papier qui craque et l’encre diffuse. Diffuse, le bateau qui s’en va.
Piano désaccordé, tes doigts qui fuient, encore plus fort. Et puis les
cigales. Le ciel noir. Se casser les dents. Une bière au goûter.
Les flammes dedans dehors. Le bitume qui fond, du miel sur les joues.
Et de la pommade pour l’hiver.

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Un ange passe

J’ai beau dire, j’aime la ville et ses sentiments, ses bolides,
effluves d’essences, et ses rubans de ciment lisses et immenses,
où fleurissent les mégots rougissants. L’effervescence, où tous
se bousculent gentiment, brillent partout de nuit de petits astres
étranges. Images et formes incolores. Et les chaines en or
brillent d’un éclat de fer blanc. Le silence est mort.
Je sillonne le paysage, mirages, façades perforées, rêves et
échafaudages, j’accélère car l’existence est d’or. Les voix
d’outre-tombe chuchotent et mordent, les corps frustrés gigotent
dans les sous-sols. Se durcissent les masques, feux d’artifices sur les
visages, la jeunesse se confond, les bas-fonds, des frissons dans
l’espace saturé par les ondes sinusoïdales. Polychlorure vinylique,
spasmes, je m’efface, m’immisce aux cieux, trajectoire hélicoïdale.
L’automne, des lettres enlacées qui forment des feuilles mortes,
comme mon corps qui craque aux aurores.

2
Planer.

Gargouille d’asphalte, les yeux rivés sur les fourmis.
Envie de leur scier les pattes.
L’urgence guette. Filer droit, c’est mourir d’ennui, alors on
bancalise les choses. Le doute qui s’infiltre à chaque fois qu’on
trébuche. La jeunesse s’affole, ça se bouscule sans cesse, avec
la peur de passer à côté. Quand la lassitude toc-toc, on agite la
machine, on appelle ça l’évolution. Répercussions en mouvement,
on ricoche mais on évite les face à face, ça fait trop mal au ventre.
Et les fourmis s’épuisent. A trop se cogner dans les murs on
finit par se briser les os. La résignation est polymorphe, elle murit
avec le temps, et ça fait comme des balafres sur le visage des gens.
Mise en boite à air conditionné, on se barricade impeccablement.
Tempérer sans cesse et finir par devenir glacial. Et quand
l’humanité s’indigne, on relativise la mise à prix.
Les géants écrasent les fourmis et tout le monde s’en fout.
Des fois, je voudrais me scotcher des ailes, inverser la gravité. Faut
se concentrer sur la beauté qui se faufile, entre les chiens de faïences.
L’oiseau s’envole. Poudrer les canons et faire sauter la fourmilière.
Pupilles dilatées, l’immaculé, silence radio.
De là-haut, c’est minuscule.

3

La brutalité naturelle des choses

Quand mon pantalon fut déboutonné, qu’il eut
glissé sur mes genoux, je me suis accroupie pour pisser. Ça faisait
comme une mare. J’observais d’autres flaques éparpillées sur les
pavés luisants, à la lueur des lampadaires et de leur halo orangé.
Un océan de pisse. Je remontais ma culotte. Je sortis de l’ombre,
de derrière la voiture où je m’étais tapie, et en traversant la rue je
sentis des débris de verre s’enfoncer sous mes semelles. Vers les
quais, les voix des ivrognes déchiraient l’obscurité de longs rires
plaintifs. La nuit ronflait, de l’électricité dans les fils, des moteurs
sous les capots, des panneaux et leurs pubs qui ne dorment jamais.
Je marchais près de l’eau, pas trop près, la distance qu’il faut
pour discerner les rats qui trottinent et plongent dans cette
masse noire et monstrueuse que des courants agitent. Les oiseaux
dorment sur les fonds qui émergent en formant de petites iles.
Ça fait de petits points blancs immobiles, tous ensembles ça se
transforme en une tache. Ça c’est parce qu’il est tard.
Au coucher du soleil, les éphémères s’affolent à la
surface, sûrement qu’ils sentent leur heure sonner, et alors
les oiseaux planent et se régalent en silence, leurs ailes
effleurant le miroir et ça crée comme des perles sur leurs plumes.
Il faisait froid et la lune était pâle et pleine. Je ne voulais pas
rentrer chez ma mère. Ne pas retrouver des lieux déjà connus,
vécus, des objets figés et poussiéreux et leur présence amicale.
Le confort, la léthargie et la nostalgie qui émanent de ces
atmosphèresne m’enchantaient guère. Quand les bobines se
rembobinent, et défilent les souvenirs, laiteux et colorés, de
l’agréable chaleur à la vive brulure. Mais au fil du temps,
la maison avait perdu sa tendre enveloppe, et elle avait à présent
l’image d’une carcasse abandonnée dans la brume, où ma mère
s’affaissait et prenait des rides, se battant pour nous et contre tout.
J’arrivais au niveau d’une petite coque amarrée. Le bruit de
succion et de dégorgement qu’elle créait, s’enfonçant et se
soulevant, comme une profonde respiration, berçait mon esprit
fatigué. En un élan j’enjambais le rebord verdi par la mousse.
Alors que je m’y installais à califourchon, je sentis mes ongles
s’enfoncer, laissant leurs marques dans ce bois noir et pourri.
Quelques légers craquements se firent entendre. Je trouvais
dans mon manteau mon paquet de cigarette écrasé, et un paquet
d’allumettes. Usine à nuages. Paysages dépeuplés, s’échappent
nos pensées de gamins amochés. Maisons et église en carton-pâte,
projecteurs et caméras, des filles en jupes qui décorent.
Le bateau tangue…

 

4

Métamorphose

Les ombres s’allongent alors que le soleil sillonne le début
du jour, et la poussière en particules s’envole paresseusement dans la
lumière pâle. Des flaques d’herbe sèche flottent sur les remous
sableux, auréolant le vieil hangar. Les arbres pointent leurs
branches vers les cieux, comme pour appeler au secours.
Sous l’immense ossature métallique à la fois froide et
protectrice, un recoin obscur s’éveille. Remous. Les corps s’agitent
dans les sacs à viande, s’en libèrent comme des chrysalides, les mues
fendues gisant au sol, lamentablement. Les articulations craquent.
Les paupières clignotent, happent les photons. Les silhouettes
recroquevillées s’animent et s’articulent, s’ébrouent de l’éveil
et titubent, soudain bipèdes. S’ensuit une étrange déambulation,
chorégraphie rodée. Le groupuscule s’éclate et évolue dans
l’immense espace, vaquant aux premières occupations.
Tous pieds nus, ils évitent sur la pointe les flaques noircies et
les traces de rouilles, regagnent les tennis à la toile souillée
de boue, qui forme une sorte de carapace terreuse et raidit les
lacets. Premiers jeux de regards et des saluts murmurés dans
un souffle, par politesse puisqu’on ne s’est pas vraiment quitté.
Elle s’assoit en tailleur, jambes nues, sur ses mollets
s’étalent des halots bleus ou violacés, constellations. Brûle la tête
cramoisie de lucifers, les jetant négligemment dans le tas de cendres à
qu’elle tente de ranimer. Premiers crépitements. Elle s’agite, sous des
gestes vifs et précis, coule l’eau dans l’aluminium, tasse les grains,
elle sait qu’il faudra bien une demi-heure à la cafetière pour
siffler. Dominer l’impatience, mais il est déjà 9h. Nourrissant les
maigres flammes de brindilles, elle reste immobile et docile, statue de
porcelaine sous sa robe de coton.
Elle lève les yeux alors qu’il s’approche, embarrassé d’un carton
affaissé où s’entrechoquent les tasses qu’il est allé rincer au bac.
Alors elle lui tend ses maigres bras au creux desquels il dépose
délicatement son paquet humide :
« Les casse pas, y’en a déjà plus qu’une pour deux »
Hochement de tête, il sourit et repart nonchalamment rejoindre
les hommes sous leurs chapeaux, déjà regroupés dans la lumière.
Leurs voix comme des cailloux, roulent et se cognent aux
immenses pans de tôle ondulée, qui vibrent dans les échos. Plus
loin, les trois femmes s’affairent et chuchotent, doux rires se mêlant
aux pépiements des oiseaux qui, eux, se contenteront des miettes.

 

5

Avant la tempête

Elle s’était métamorphosée. Soudain ce n’était plus celle qui
coulait paisiblement ses jours à gargouiller son écume au creux
des rochers. Le vent la hérissait si bien, que bientôt la Pacifique ne
fut plus que crêtes aux ailerons filant vers l’ouest. La fine pellicule,
séparant le ciel des profondeurs, se tordait de douleur et brouillait
la ligne d’horizon de ses remous et ondulations. Et dans les yeux
des marins, se reflétait ce bouillonnement furieux. Ils restaient
accoudés, immobiles à contempler les couleurs se mélanger dans
des tons verts et gris. Leurs yeux se plissaient, s’habituant à
l’obscurité, attentifs au moindre grincement, et leurs doigts se
crispaient sous l’effort, faisant craquer le bois vert moulu du ponton.
La lune déchirait déjà le voile noir qui embrassait les champs dans
leur dos, étalant sa flaque dans le bol de la sphère comme l’aurait
fait une goutte d’encre sur un buvard. Ils avaient ancré les bateaux,
et vérifié les noeuds des cordes aux savantes boucles un peu plus tôt
dans l’après-midi, alors que le hululement du vent s’était mué en
un sifflement strident. Et maintenant, ils attendaient. Impuissants.
Apprivoisaient la sourde panique qui cognaient leurs poitrines, et
ils chassaient les perles de pluie qui leur gouttaient dans les yeux,
roulaient sur leurs visages burinés par le soleil. Les vagues se
cassaient lourdement sur la roche édentée, la ciselaient dans de
grands bruits de cymbales qui meurtrissent les tympans. Et la
plaine ne dormait pas, illuminée par de multiples fenêtres en feu
.Les conduits des petites masses noires agglutinées laissaient
s’échapper une fumée qui semblait flotter, immobile et inquiète.
Même les grands oiseaux blancs s’étaient tu.

Before the storm

It changed. Suddenly it was no longer peacefully flowing amongst the rocks.
The wind bristled at the surface until the Pacific was but wild crests
and fins blowing West. The horizon became lost in waves of swirls and eddies.
This furious writhing was reflected in the sailors’ eyes.
They remained motionless, watching the colours mix into greens and greys.
They squinted to get used to the darkness, alert to the slightest noise,
their fingers tensing under the effort, making the green wood of the pontoon crack.
The moon had already pierced the dark cloak that lay over the fields behind them,
spreading like a drop of ink on a blotter. They had anchored the boats and checked
the expert knots in the ropes earlier that afternoon,
when the shrieking wind had become a shrill whistling.
And now they waited. Powerless.
Controlling the blind panic knocking in their chests,
they wiped drops of rain out of their eyes and off their sunburned faces.
The waves crashed loudly over the rocks,
breaking in loud cymbal claps that pierced their eardrums.
And the plains didn’t sleep, lit by windows of fire.
The chimneys of the small black masses huddled together
gave off a smoke that seemed to float, unmoving and troubled.
Even the big white birds were silent.

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