022. Sur-plus (histoires brèves de l’architecture)

auteur : Elias Guenoun

1.
J’assistais récemment à un échange entre
deux étudiants :
« Penses-tu qu’il soit possible de dessiner comme ça ?
— Comme quoi ? Interrogea le second.
— J’sais pas, comme ça! reprit le premier en dessinant avec ses mains une forme dans l’air.
— Je ne suis pas sûr de bien comprendre.
— T’as raison, ça ne doit pas être possible. »

2.
Alors qu’un ami présentait devant une vaste assemblée l’état de ses recherches sur le logement de masse,
un auditeur attentif se permit la question suivante :
« Avez-vous pensé au statut foncier de ces logements ? À qui appartiennent-ils ? Qui les finance ?
Qui en tire du profit ? »
Embarrassé, mon ami se perdit dans sa réponse.

3.
Roger-Henri Guerrand dans son livre sur les origines du logement social rapporte l’état du quartier du faubourg Saint-Denis à Paris autour de 1830 :
« L’ancien enclos de la foire Saint-Laurent est devenu une latrine publique : on ne voit plus le sol, entièrement recouvert d’une croûte de matières fécales. Les maisons qui le bordent sont en ruines. Elles abritent 68 personnes : 14 cholériques, 4 morts. Rue neuve-de-la-fidélité, 8 maisons contaminées sur 13 : 1 mort sur 29 personnes. »

4.
Au petit matin, après avoir passé une nuit sans sommeil, Hugo continuait de se demander s’il fallait mettre la fenêtre de ce côté ou de l’autre de la porte. Aussitôt qu’il parvenait à entrevoir une solution,
il trouvait toujours un argument la contredisant. Les formules, les références, les grilles, les lois ne lui étaient d’aucun secours.
Émilie passa devant lui.
Il remplaça la porte par la fenêtre. Il verrait où mettre la porte plus tard.

5.
Il y a parmi les architectes une tendance incompréhensible à la « grille ». Tour à tour outil conceptuel (rarement) ou outil de composition (plus souvent), la grille est partout. Elle semble garantir ce fantasme d’objectivité toujours reconduit malgré l’évidente impuissance des intentions qui en déterminent l’émergence. La grille s’impose comme la structure fondamentale qu’il faut mettre à jour pour comprendre le monde. À sa surface, une « croûte de matière fécale » dont il faudrait se débarrasser pour l’admirer dans toute sa pureté. J’ai lu quelque part qu’il fallait « se libérer des surplus d’informations qui déstabilisent l’idée». La faillite de cette méthode est pourtant largement admise. Ne faudrait-il pas plutôt ne se préoccuper que de ces « sur-plus » et se libérer des simulacres de structure ? N’est-ce pas dans la surface que l’on plonge le plus profondément dans la réalité ?

 

1.
I recently overheard a conversation between
two students:
— “Do you think it’s possible to draw like this?”
— “Like what?” asked the second.
— “I don’t know, like this!” replied the first, his hands making shapes in the air.
— “I’m not sure I understand.”
— “You’re right, it must not be possible.”

2.
A friend was presenting his research on mass housing to a large crowd, when an attentive member of the audience asked the following question: “Have you thought of the land status? Who does the housing belong to? Who finances it? Who profits from it?”
Embarrassed, my friend got lost in his response.

3.
In his book on the origin of social housing,
Roger-Henri Guerrand describes the state of the
Saint-Denis neighbourhood in Paris in the 1830s: “The old Saint-Laurent Market enclosure has become a public latrine: the ground is hidden, entirely covered in a layer of faecal matter. The houses surrounding it are in ruins. They house 68 people: 14 with cholera, 4 dead. On Rue Neuve-de-la-fidelité, 8 out of 13houses are contaminated: out of 29 people, there is
one dead.”

4.
In the morning, after a sleepless night, Hugo was still debating which side of the door to place the window on. As soon as he thought of a solution, he would find an argument against it. Formulas, references, grids, codes, were of no help to him.
Emilie walked past him.
He replaced the door with the window. He would decide where to put the door later.

5.
Architects have an incomprehensible tendency to use “grids”. Both concept tool (rarely) and composition tool (often), the grid is everywhere. It seems to guarantee a fantasy of the objective despite the ineffectualness of the intentions governing it. The grid seems to be a fundamental structure to understanding the world. On its surface is a “layer of faecal matter” that we should get rid of in order to admire its purity. I read somewhere that we should “rid ourselves of surplus information that undermines the idea”. The failure of this method is widely agreed upon. Shouldn’t we rather concern ourselves with this “surplus” and free ourselves of the pretence of structure? Isn’t it on the surface that we plunge deeper into reality?

 

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