016. Le projet ou le dispositif d’Etienne-Jules Marey

auteur : Laurent Machet

Tout au long de sa vie, Etienne-Jules Marey ne cessera de chercher et de créer des dispositifs.
A la fin de son cursus de médecine, il retient donc la question physiologique des mouvements internes du corps. Il invente alors le sphygmographe, un dispositif d’écriture du pouls, constitué de 3 éléments : la main, membre où l’expression du pouls est forte, d’outils de captation et de retranscription sur un support en papier noirci et d’une figure graphique. Par ce dispositif, il donne figure à un mouvement jusque là invisible. La pulsation devient ligne saccadée.
A l’écriture du mouvement interne du corps humain, sa question se déplacera vers l’allure du cheval inventant la chronophotographie puis vers le déplacement de l’air et l’aérodynamisme. Une seule et même question l’animera toujours : donner une figure à l’invisible par l’invention permanente de dispositifs.
A l’instar d’Etienne-Jules Marey, le projet peut se lire comme un de ses dispositifs qui rend visible ce qui ne l’est pas. Ecrire un nouveau projet c’est bien circonscrire une question, développer des outils et poser une résolution graphique dans un triptyque analogue à celui du sphygmographe. Avancer dans le projet, c’est selon un processus heuristique affiner chacun des éléments du trio où chacun se reprécise sans cesse. Chez Marey, chacun des éléments s’offre toujours lisible, comme une évidence. De la même manière, le projet conserve, outre la figure spatiale qui en est le fruit, la mémoire de ses conditions d’émergence. Mémoire du processus de recherche, il est un savoir propre. Aborder un nouveau projet, ce n’est pas tant faire référence à une somme de données accumulées au préalable, mais c’est convoquer de manière critique, cette mémoire, ce dispositif déjà éprouvé et engager d’autres outils. Quand le sphygmographe est insuffisant à questionner l’allure du cheval, changer d’outil, utiliser la photographie pour reformuler la question, inventer un nouveau dispositif. Alors enseigner le projet, c’est partager cette intuition que l’architecte est un chercheur qui révèle. C’est accompagner l’étudiant dans ce triptyque : l’amener à reformuler encore et toujours la question, le former dans le maniement précis de l’outil juste, et lui faire inscrire une figure spatiale claire. Comme le génial touche-à-tout Marey, l’encourager à être curieux, rigoureux et libre, poser le protocole, faire, défaire, refaire sans cesse autour de la même question avec opiniatreté, se jouer de ses propres obsessions, trouver la question.

 

Etienne-Jules Marey invented many things throughout his life. At the end of his studies he therefore turned to researching physiology and internal body movement. He invented the sphygmograph, a device attached to the hand that reads the pulse and translates it onto paper. Thus he brought forth a previously invisible movement as a jerky line on paper.
To write internal body movement, a horse’s pace, or moving air: one challenge always presented itself to him, to give shape to an invisible element through the invention of devices. Like Marey’s devices, project design makes the invisible, visible.
To design a new project, is to ask a question, develop tools, and come up with a graphic answer. To move forward in a project is to fine tune each of the elements of the trio so that they become more and more exact. For Marey, each element was always visible, obvious. In the same way the project retains the memory if its beginnings as well as the spatial figure that is the result. Memory of a process, it is knowledge in itself.
To start a new project is not only to reference existing data but to use this memory in a critical manner, this already proven device, and use other tools to invent a new device. When the sphygmograph is no longer sufficient, change tools, use photography to reformulate the question.
So to teach project design is to share this intuition that an architect is a researcher who reveals. It is to guide a student through this triptych: to constantly ask the question in a new way, to shape it precisely with the right tools, to develop it as a clear spatial figure. Like the genius Marey, to encourage him to be curious, rigorous and free, to learn and experiment, to choose protocol, to constantly do, redo, undo around the same question and with an opinion, to use one’s own obsessions, to find the question.

 

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