014. Pour un enseignement de l’architecture post-critique

auteur : Philippe Rahm

La forme littéraire du premier roman d’Aurélien Bellanger, « La théorie de l’information », est manifeste pour comprendre la différence fondamentale de notre époque par rapport à celle d’il y a 40 ans, où un auteur de roman n’a plus, comme seul corpus de connaissances pour l’imaginaire, ses états d’âme et de vagues intuitions du quotidien, mais celui immense et scientifique de Wikipédia et Google Scholar. En réalité, la connaissance réelle que nous avions autrefois de l’espace et l’imaginaire que l’on pouvait en tirer, était d’une incroyable pauvreté qu’un architecte ne pouvait qualifier qu’en termes exhaustifs de petit ou grand, de vertical ou horizontal, de lumineux ou de sombre, d’ouvert ou de fermé. En savoir plus revenait à devoir passer des heures en bibliothèque, à chercher sans moteur de recherche et sans mot associé, une information quelque part dans les plis des pages d’innombrables livres fermés. Cette difficulté d’accès à l’information durant les années 1980, associée à la défiance critique vis-à-vis du savoir scientifique et technique, explique la faiblesse des connaissances et la limitation des références aux sources d’information d’accès facile qu’étaient le cinéma, le rock et la bande dessinée — réservoirs uniques d’images et d’atmosphères dans lesquels un architecte pouvait puiser ses références analogiques. Wikipédia, Google Book/Gallica, Google Scholar/Persée nous donnent aujourd’hui un accès immédiat à l’ensemble des connaissances universitaires et des savoirs scientifiques anciens et actuels, nous permettant de ne plus définir le monde des choses par la seule pratique de l’association d’idée, l’intuition ou la psycho-analyse, de ne plus projeter nos émotions sur les choses comme unique moyen de les qualifier, mais au contraire, d’en apprendre et d’en comprendre la nature objective, les qualités physiques, électromagnétiques, chimiques indépendantes de notre subjectivité. Nous devons aujourd’hui conserver les objectifs de la post-modernité (subjectivité, multiplicité, altérité, diversité) mais en changer les moyens (allégorie, storytelling) par ceux objectifs, neutre et non-narratifs de la modernité.
Si nous voyons un avenir pour l’enseignement de l’architecture, c’est dans la submersion absolue et jubilatoire du projet par la connaissance réelle des choses, où la fiction et les récits font place aux constructions mesurées du monde, à une nouvelle objectivité spatiale, dans un imaginaire démultipliée par nos connaissances d’aujourd’hui.

 

The literary format of Aurélien Belllanger’s “theory of information” is manifest to understanding the
fundamental difference between our time and 40 years ago, when a writer no longer has only his ideas and
vague daily intuition to feed his knowledge of the imaginary, but the immense and scientific Wikipedia
and Google Scholar. In reality, the actual knowledge that we used to have of space and the fictions that we
derived from it was extremely poor, so that an architect could refer to it simply as small or large, vertical or horizontal, light or dark, open or closed. To learn more meant to shut oneself in a library for hours, to seek information in hundreds of closed books without a search engine or word association. This difficult access to information in the 1980s and the critical defiance of scientific and technical knowledge, explains the poor know-how and limited references, restricted to easily accessible information like film, music, and comic strips – the only images and atmospheres in which an architect could find analogical references.
Wikipedia, GoogleBook/Gallica, Google Scholar/Perseus give us immediate access to a range of current and older university and scientific knowledge, allowing us to define the world by more than an idea, intuition
or psycho-analysis, to no longer have to project our emotions, but on the contrary to learn and understand
objective nature, the physical, electromagnetic, chemical qualities independent to our subjectivity. We
must retain post-modernist objectives (subjectivity, multiplicity, alterity, diversity) but change the means
(allegory, storytelling) to the objective, neutral and non-narrative means of modernity.
If we foresee a future in teaching architecture, it is in the absolute and joyful submersion of the project in
the real knowledge of things, where fiction and stories make way for measured construction, new objective
spatiality, in an imaginary world made bigger by what we know today.

 

 

Philippe_Rahm_Princeton_2011