011. Droit d’inventaire

auteur : Jean-Patrice Calori

L’inventaire à la Prévert que les étudiants en charge du Yearbook de l’ENSAV produisent au moment où j’écris, va sans doute dépasser le cadre même (déjà vertueux et conséquent) d’une publication annuelle d’école d’architecture. En effet, il entre dans cette aventure, une dimension poétique et obsessionnelle, qui n’est pas sans rappeler les œuvres de Georges Pérec. Dans « espèces d’espaces » ou « les choses » ou  « la vie mode d’emploi », la décortication d’éléments du quotidien donnent à voir une réalité sous le filtre scientifique, comme dans un laboratoire. Répertorier, classer, amasser des données – data — est à la mode en ce moment auprès des architectes du nord de l’Europe et se transmet peu à peu dans le mode de penser la conception architecturale hexagonale. Le traitement sociologique des données récupérées fait alors office de programmation après une mise en synthèse. Cette méthode, aux contours scientifiques et déterministes où tout est pris en compte, où l’on a rien oublié trouve une illustration saisissante dans le pavillon « Fundamentals » de l’OMA à la biennale de Venise. Que reste-t-il à dire des éléments fondamentaux de l’architecture après le passage d’un tel Attila de la compilation ? Tout a été rassemblé, classé, par le fruit d’un labeur énorme pour mener à bien une ambition encyclopédique. Cette transversale tirée, parlons du Yearbook. Ainsi donc, la compilation d’informations d’importance, d’échelle, de nature très diverses va permettre de révéler le profil et même l’empreinte génétique du lieu – ENSAV, de ses usagers – élèves, enseignants, administration, visiteurs. L’extrait de texte cité dans le préambule, donne le ton : il y est question de perception du monde en corrélation avec des lectures du réel différentes. Pouvoir répondre à la question : mais une école d’architecture c’est quoi ? Qu’est-ce qu’on y trouve ? Qu’est-ce qu’on y fait et avec qui ? Alors, ce que je propose d’évoquer maintenant, c’est une donnée qui pourrait (devrait) faire partie de l’inventaire exhaustif de cette « matière d’école » à définir et à faire émerger dans ce recueil. Cet élément mystérieux est–il quantifiable ? Ce composant est là, présent mais parfois indécelable, volatile. Comme le boson de Higgs, on suppose qu’il existe, qu’il est l’élément mythique, celui qui donne de la masse aux autres protons ou électrons : en cela, je veux vous parler du doute. Le doute qui remue, qui plonge dans les abimes, le doute qui envahit les cerveaux qui conçoivent.
Le doute que l’enseignant insinue lors de corrections marathons, où il faut accepter, après un travail pourtant complet et conséquent, les « oui mais », les « pas vraiment », les « en même temps on pourrait dire que… ». Alors il faut repartir, remettre en cause ce auquel on a cru… Eh bien, cet état d’acceptation et d’ouverture assumée à la critique est indéniablement une force pour aller plus loin. Oui, il faut un certain cran pour accepter de douter. Ce trait, qui pourrait se transformer en force de caractère, serait-il une spécificité de l’enseignement de l’architecture, lié à la subjectivité du sujet et des jugements ? Lors d’un semestre, nous avons pu comparer en situation des étudiants d’une célèbre école d’ingénieurs et les étudiants de l’ENSAV, réunis pour l’occasion en équipes pluridisciplinaires. De corrections en corrections, le contraste était saisissant entre des futurs architectes prêts à entendre la critique pour aller plus loin et de futurs ingénieurs campés dans l’incompréhension et le rejet. Elevés aux certitudes et au rationnel, sourds aux arguments, certains (pas tous) ne comprenaient ni les remarques, ni surtout l’acceptation de ces remarques par les néo-architectes. Il était clair que ces derniers jouaient sur leur terrain et en maîtrisaient les codes, mais il apparaissait difficilement acceptable pour les futurs ingénieurs de ne pas assumer jusqu’au bout des postures de projet, et ils se posaient donc en défenseurs inébranlables car convaincus, prenant fait et cause pour une démarche ou un résultat auquel ils avaient participé. Cette posture était inhabituelle à l’ENSAV, surprenante et presque désarmante ou charmante par sa naïve détermination, provoquant même une certaine gêne parmi les étudiants du P45. Loin de remettre en cause ces croisements inter-écoles, riches en potentialités pédagogiques, il est intéressant de constater que les codes génétiques diffèrent, que les « matières » définissant chaque école sont spécifiques, augurant pour les impétrants des futurs aux destins contrastés. La critique et le doute seraient-ils une spécificité ou spécialité des écoles d’architecture et des lieux d’enseignement artistique en général ? Le couple critique/doute semble être un vecteur indigène aux études d’architecture. Il fait partie de la construction mentale de l’édifice école/élève. Tout cela mériterait un développement, et, si la pensée nait en partie du doute, ainsi que le dit Shakespeare, « être dans le doute, c’est déjà être résolu ».

 

The Prévert-type inventory that the students in charge of the ENSAV Yearbook are producing as I write will no doubt go above and beyond an (already virtuous and substantial) annual architecture school publication. Indeed, there is a poetic and obsessive dimension to this adventure that brings to mind the works of Georges Pérec. In the different texts, daily elements are analysed to reveal a scientifically filtered reality, like in a laboratory. To list, classify, index
data is a current trend amongst architects in Northern Europe, and is slowly gaining speed in design in France. The sociological treatment of the gathered data is summarised to become programming material. This seemingly scientific and deterministic method in which everything counts, where nothing is forgotten, is strikingly illustrated in OMA’s “Fundamentals” pavilion at the Venice biennale. There is nothing more to be said of the fundamental elements of architecture after the passage of such a rigorous compilation perfectionist. Everything has been indexed, classified, laboured over to bring an encyclopaedic ambition to term. That said, a word about the Yearbook. This compilation of information of different relevance, nature, scale, will allow us to create a brief outline of the ENSA Versailles and of its users: students, teachers, administration, visitors. The quote in the introduction sets the tone: it is a question of seeing the world through different realities. To answer the question: what is a school of architecture? What can be found there? What happens there and with whom? People have different views.
I believe there is an element that could (should) be part of this “school matter”, to be defined and emphasized in this collection. Is this mysterious element quantifiable? The component is there, present though not always visible, volatile. Like the Higgs boson, we believe it exists, a mythical element, that which gives other protons and electrons mass:
I speak of doubt. Doubt that nags, that engulfs, that tugs at the mind, doubt which takes over ticking brains. Doubt established by professors in marathon reviews, where despite complete and thorough work we must accept a “yes but” and “not really”, “at the same time we could say…” So one must start again, question what we believed in, what we were led to believe… This state of acceptance and open mindedness associated with being critical is a strength, a motor to push further. Yes, it is difficult to accept doubt. Is this trait which could be a strength, specific to teaching architecture, linked to the subjectivity of a subject and its judgement? During a semester students from a renowned school of engineering and the ENSAV students were brought together for a group project. From review to review, there was an obvious contrast between future architects ready to accept
criticism in order to go further and future engineers camped in incomprehension and reject. Raised with certainty and rationality, deaf to arguments, a few (not all) did not understand these remarks, and even less so the acceptance of the neo-architects. It was clear that they were on their home turf and mastered the codes, but it probably seemed difficult to accept to not defend the project at any cost; these future engineers took on the role of steadfast defenders, convinced of
what they were doing. This posture was unusual for ENSAV, surprising and almost disarming or charming in its naïve determination, even creating unease amongst the architecture students. These inter-school exchanges are rich in learning potential, and it is interesting to note the different genetic codes, that school “subjects” are specific and augur different
futures to those concerned…Are criticism and doubt characteristic or specific to schools of architecture and places of artistic study in general? The critic/doubt duo seems inherent to architecture studies. It is part of the mental construction of the school/student.
This should be developed, and if thought is born in doubt, to quote Shakespeare, “to be once in doubt, is once to be resolved.”

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